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La crypto entre dans la salle des marchés : interview de Jean-Marc Stenger, SG Forge

Crédit: Jean-Marc Stenger, CEO SG Forge - Courtesy of SG Forge

La Société Générale, au travers de SG Forge, introduit la blockchain publique dans la salle de marchés et auprès des investisseurs. Le but : gagner en efficacité sur les produits financiers classiques, y compris grâce à la DeFi, et créer des tokens hybrides. Entretien avec son directeur général, Jean-Marc Stenger.

 

Entre la banque et la finance décentralisée, le fossé n’est pas infranchissable. Certes, aucun établissement bancaire français ne propose à ce jour à ses clients d’investir dans des crypto-actifs par le biais de ses services. Ces acteurs s’intéressent bien cependant aux technologies sous-jacentes comme la blockchain et la tokenisation.

Société Générale Forge en apporte la démonstration. Née d’un programme d’innovation il y a quatre ans, la filiale de la banque a développé une véritable expertise sur la finance numérique. A sa tête, des passionnés des marchés des cryptomonnaies, parmi lesquels Jean-Marc Stenger, son directeur général.

Structuration et émission de security token

La finalité de Forge n’est cependant pas d’émettre des jetons à destination des particuliers, mais des acteurs des salles de marché traditionnelles. L’entreprise développe à l’attention de cette clientèle trois métiers principaux : la structuration et l’émission de jetons sur le marché primaire; les solutions de liquidité pour le marché secondaire (pour ses tokens et d’autres); la conservation ou custody des actifs.

Précision importante, son périmètre porte sur les security tokens, des instruments financiers au sens de la réglementation. « Ces tokens sont notre principal cœur de métier. La raison d’être de SG Forge est d’offrir aux clients de la banque, en excluant aujourd’hui les particuliers, des produits financiers mais dans un environnement 100% crypto au format security token et sur des blockchains publiques », détaille Jean-Marc Stenger.

Le choix de la blockchain publique constitue déjà un facteur différenciant dans l’univers bancaire. Des consortiums du trade finance tels que We.trade et Komgo privilégient ainsi des infrastructures blockchain privées. Pour les créateurs de SG Forge, la blockchain publique était en revanche une « conviction forte » dès l’origine du projet.

L’entreprise a ainsi participé à des émissions de jetons sur Ethereum. En avril dernier, elle émettait un premier produit structuré sur la blockchain Tezos, comme l’indiquait à Coins.fr le directeur de Nomadic Labs, Hadrien Zerah. SG Forge prévoit d’adopter d’autres réseaux blockchain dès 2022.

Nous avons en tête d’en ajouter deux ou trois courant 2022 pour bénéficier d’une couverture fonctionnelle complète. Toutes les chaînes ne sont pas totalement équivalentes en termes de performances et de caractéristiques. Pour certaines catégories de titres ou de transactions, des blockchains sont plus appropriées que d’autres”, annonce Stenger.

Tezos, Ethereum et d’autres blockchains en 2022

Pas question cependant de faire la course aux blockchains comme les exchanges aujourd’hui sur les jetons, prévient le dirigeant. « Pour émettre, quelques-unes suffisent, si elles sont judicieusement choisies ». Et le recours à ces blockchains doit donc permettre d’améliorer la qualité des services financiers rendus par la Société Générale.

Ces services portent sur les opérations de marché « classiques ». Il s’agit ainsi d’offrir, dans une déclinaison numérique et blockchain, des prestations existantes. La première gamme de produit sur laquelle travaille SG Forge comprend ainsi les obligations, « l’instrument financier le plus simple ».

Le cycle de vie sur une obligation est relativement simple par rapport à d’autres produits financiers. Le porter sur une infrastructure blockchain s’imposait comme point de départ”, déclare Stenger.

SG Forge propose ainsi des émissions obligataires, soit des obligations sécurisées et des produits structurés sur Ethereum et Tezos. Émissions et transactions sont maîtrisées aujourd’hui à un niveau industriel. Des progrès restent à réaliser sur le volet « asset servicing » pour répondre aux attentes des investisseurs et émetteurs. L’asset servicing englobe tous les processus ou tâches associés à la vie du produit financier : paiement du coupon sur une obligation, à une date donnée, génération des imprimés fiscaux, etc.

Après une première phase durant laquelle nous avons beaucoup travaillé sur l’instrument lui-même, nous enrichissons à présent tous les services périphériques qui permettent à l’investisseur de retrouver exactement tout ce dont il dispose pour un titre financier traditionnel” précise le directeur général de SG Forge.

L’utilisation de la DeFi source de gains « colossaux »

Les systèmes informatiques bancaires doivent être adaptés afin de fournir une même qualité de service aux clients. Ces fonctionnalités constituent un enjeu majeur en termes d’adoption, insiste le dirigeant. C’est donc la raison pour laquelle la phase de commercialisation des premiers produits numériques de l’entreprise est décalée au 2e semestre 2022.

Mais outre la transposition de produits financiers existants, SG Forge explore également la création de nouveaux instruments et de nouvelles façons de traiter des produits. Dans le champ des utility tokens, des produits hybrides avec les security tokens sont ainsi envisagés. Avec MakerDAO, SG Forge souhaite en outre expérimenter autour du refinancement d’un jeton dont la banque est émettrice.

Il s’agit certes d’un titre financier classique, mais permettre de le refinancer au travers de solutions DeFi est complètement nouveau. Cela nous permet d’envisager des avantages financiers significativement meilleurs pour le détenteur de l’obligation. C’est aussi un progrès sur le plan de la sécurité et de la rapidité d’opération”, souligne Stenger.

L’ambition n’est pas de devenir un acteur de la DeFi, mais plutôt un utilisateur et un client de solutions DeFi. « Le refinancement et le prêt interbancaire représentent des enjeux absolument colossaux pour les banques. Être capable de fluidifier ces opérations, de les rendre intraday, cela amène des gains d’efficacité potentiellement assez importants pour la banque, et donc in fine pour nos clients », poursuit-il.

Partenaires techno et talents aussi indispensables

SG Forge porte également ses efforts sur la brique de custody. La conservation est un service essentiel pour la finance classique. Mais en outre, nombre des engagements réglementaires de la banque, dont le KYC AML, reposent sur le crypto custody. L’enjeu est donc de fiabiliser le custody, mais aussi d’intégrer de la scalabilité.

Sur la gamme de produits visée, la Société Générale reçoit des centaines, voire des milliers, de demandes de prix par jour. Il est donc essentiel de pouvoir supporter cette charge avec une qualité d’exécution aussi bonne que pour des produits traditionnels”, déclare le directeur général de la filiale.

Pour le custody, SG Forge est d’ailleurs « prêt » à travailler avec des prestataires externes. Ledger est un candidat potentiel en Europe. Pour l’émission au primaire et au secondaire, l’entreprise a d’ailleurs pu avoir recours à des partenaires, dont des startups. Mais la technologie n’est pas la seule ressource dont a besoin la banque.

« L’accès à l’expertise est le nerf de la guerre », note Jean-Marc Stenger. Et ce n’est pas CZ, le PDG de Binance, qui démentira. Les profils disposant à la fois des compétences techniques et de l’expérience sont rares. « Le vivier de talents naturels en ingénierie et en mathématiques est assez important en France », estime-t-il cependant.

SG Forge recrute ainsi au sein du groupe Société Générale des professionnels de la banque passionnés de crypto à titre personnel. La filiale est attachée par ailleurs à contribuer à l’émergence d’une « filière blockchain » en France. « Nous avons des atouts, dont un cadre réglementaire et une réelle ouverture d’esprit des pouvoirs publics ».

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Christophe Auffray
Cofondateur et rédacteur en chef adjoint - Journaliste spécialiste de la transformation numérique depuis 2005, Christophe a notamment été rédacteur en chef adjoint chez ZDNet. Il suit de près l’actualité autour des actifs numériques et la décrypte au quotidien. Contact : christophe@coins.fr